Du Ciel à la Terre
Extrait du livre de Christine DUDON
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Lorsque nous traversons des épreuves, notre corps et notre cerveau entrent en mode survie, et, dans cet état, certains circuits cérébraux — ceux qui permettent d’éprouver de la joie et du sens — sont temporairement inhibés. Traumatisme, insécurité, épuisement, anxiété généralisée, donnent l’alerte et le cerveau fait exactement ce pourquoi il a été conçu : il coupe tout ce qui n’est pas utile à la survie immédiate. Et cette liste comprend : la contemplation, la foi, la capacité à prendre du recul, le discernement et le sens.
L’amygdale prend le contrôle pour garantir notre protection, de même que les circuits dopaminergiques responsables des voies de l’élan et de la joie diminuent. L’être tout entier passe en mode économie d’énergie. C’est un mode de fonctionnement archaïque, prévu pour nous sauver d’un prédateur. Il peut en résulter un sentiment de vide, de doute ou de distance par rapport à la foi et rendre difficile l’accès à la prière, voire ressentir une perte spirituelle. Ce fonctionnement neurobiologique de l’humain face au stress est comparable à la manière dont le plaisir ou la motivation peuvent disparaître sous pression. Comprendre ce processus apporte du sens à ce que nous vivons comme « état transitoire » et de renforcer alors notre posture, sans se juger : se blâmer pour ses doutes ne fait qu’activer le circuit de menace, intensifiant la peur et l’agitation, et détournant encore davantage l’âme de la paix intérieure.
Le mécanisme va encore plus loin. En tant qu’organe prédictif, le cerveau entraine notre système nerveux vers la réduction de l’incertitude par la recherche de preuves. Un mécanisme biologique bien connu de la psychologie : les biais cognitifs. Il est particulièrement difficile de trouver une juste position entre les exigences de la foi et la réalité du fonctionnement humain. Croire sans voir ne va pas de soi sur le plan neurocognitif, notre cerveau fonctionne par validation et mise en cohérence. Il est naturellement orienté vers la recherche de sens, de preuves tangibles, de confirmations sensorielles ou symboliques, non par faiblesse spirituelle, mais par nécessité neurocognitive.
Alors, Saint Thomas est-il un plus mauvais apôtre que ses compagnons, au motif qu’il croit ce qu’il voit ? Saint Thomas incarne le besoin fondamental de l’homme de sécuriser sa croyance par des repères tangibles, non par défiance envers Dieu, mais pour préserver son intégrité psychique et cognitive. Saint Thomas recevra implicitement l’esprit saint en devenant « cas contact » du Christ ressuscité. Ainsi, la foi se déploie dans une tension permanente entre ce que l’homme a besoin de comprendre et ce qu’il est appelé à recevoir, entre le désir légitime de preuves et l’exigence d’un abandon qui ne se fonde sur aucune possession.
Restons encore un peu dans le zoom des facteurs endogènes. L’anxiété de la foi (ou « angoisse spirituelle » dans certains textes) désigne l’inquiétude voire le doute profond concernant sa relation avec Dieu, la peur de ne pas croire « assez », de manquer à ses obligations spirituelles, ou encore la crainte de ne pas être digne de la grâce. Cette anxiété d’anticipation impose une injonction injuste : “Je devrais déjà être capable de traverser l’intraversable.” En effet ; lorsque nous imaginons des scénarios dramatiques, nous quittons le temps de la grâce, le présent que Dieu nous confie, pour entrer dans un futur qui n’existe pas encore, et nous nous jugeons avec des ressources que nous ne sommes pas appelés à mobiliser aujourd’hui. Comme le rappelait saint Augustin : Dieu ne donne pas la grâce pour porter une croix imaginaire. La foi ne consiste pas à imaginer l’insupportable, mais à demeurer debout dans le réel qui nous est confié, un jour à la fois.
« Seigneur, ceci n’est pas mon épreuve aujourd’hui.
Je Te remets ce futur qui ne m’appartient pas.
Donne-moi la grâce pour ce jour seulement. »
Il existe une solitude irréductible à la condition humaine. Une solitude que ni l’amour, ni l’amitié, ni les liens les plus profonds ne peuvent entièrement combler. Les philosophes parlent de solitude existentielle, l’anthropologie de solitude ontologique : cet espace intérieur où personne ne peut vivre, choisir, croire ou mourir à notre place. Le pèlerin marche avec les autres, mais la rencontre avec Dieu demeure profondément personnelle. Les plus grands amours peuvent nous accompagner jusqu’à ce seuil, sans jamais le franchir. C’est le lieu de notre liberté, de notre conscience et de notre responsabilité. Comme un fil tendu entre notre naissance et notre mort, cet espace nous accompagne toute notre vie. La foi ne supprime pas cette solitude ; elle en fait le lieu d’une rencontre.